« C’est dur à dire mais… j’ai peur. »

J’emprunte mon titre aux paroles d’une vieille chanson qui parlait d’hémoglobine. Il ne s’agit pas de guerre ici. Enfin pas tout à fait. Pas encore en tout cas…

Hier matin, je suis tombée sur ce tweet :

J’apprécie l’initiative de ce journal. D’exposer et de montrer au grand jour les propos d’un autre temps d’une frange de la population qui, avant la manif pour tous, n’aurait jamais osé s’exprimer de la sorte et serait terrée dans son obscurantisme et sa pudibonderie.

Mais voilà.

Ils l’ont dit.

En public.

Comme de plus en plus de gens.

Et j’ai peur.

Ils sont loin certes. Ils n’habitent même pas dans la même région que moi ces gens. C’est vrai. Mais il y en a. Partout. Peut-être assis à côté de moi, le matin, dans les transports.
Peut-être de l’autre côté du comptoir, dans un magasin.
Peut-être à côté de moi, en réunion.
C’est bien là tout le côté pervers de cette peur : tout le monde est suspect, tout le monde peut en faire partie. Tout le monde peut penser que deux hommes enlacés sur une affiche poétique et en même temps porteuse d’un message essentiel, que l’on ne rappelle jamais assez, c’est mal.
Mal.
Sale.
Contraire aux bonnes mœurs.

Mais quelles bonnes mœurs ?

Celles qui disent que se balader tout nu dans la rue n’est pas autorisé ?
Celles qui disent qu’avoir des relations sexuelles en public est proscrit ?
Celles qui disent qu’aimer une personne du même sexe est un secret honteux qui doit être caché ?
Celles qui voudraient que demain, cet amour doit être illégal à nouveau ? Peut-être même considéré comme une déviance mentale qui mérite l’internement ?
Celles qui iraient jusqu’à dire un jour que, pourquoi pas, un homme et une femme ce n’est pas suffisant. Qu’une différence de couleur de peau entre eux ne serait pas esthétique. Et donc interdite, elle aussi ?

Bien sûr, c’est voir très loin.
Bien sûr, j’ai une imagination fertile.

Mais est-ce mon imagination qui a créé ces personnes persuadées que « Dieu a mis des os de dinosaures sur Terre pour tester la foi des hommes » ?
Est-ce mon imagination qui a fait prendre vie à ces personnages persuadées que l’évolution est une grande fumisterie complotiste ?

Non.

Quelque part, je crois que j’aurais préféré. Les montres que je crée, je sais les combattre. Je connais leurs faiblesses. Je peux me construire des armes pour en venir à bout. Ces monstres-là ? Je ne sais pas quoi faire face à eux.

Alors oui, j’ai peur.
Peur pour ces garçons que je connais, depuis plus de dix ans ou depuis quelques mois, que je les aie rencontrés ou non, que nous ayant échangés des secrets au fil des années ou des plaisanteries au détour de quelques phrases. Je voudrais pouvoir les prendre dans mes bras et les serrer, fort, leur faire un câlin et leur dire que tout ira bien. Même si nous savons tous que ce n’est pas vrai.

Parce que j’ai peur.
J’ai peur que demain ces gens prévalent, que leurs voix, toujours plus fortes et ronflantes, finissent par recouvrir celle du sens commun. Celle de la tolérance, de l’amour des autres. Quels qu’ils soient.
Qu’ils parviennent à convaincre les indécis, à endoctriner ceux qui n’avaient pas vraiment d’avis. Parce qu’il sont unis. Parce que leurs arguments sont ordonnés, matraqués, assomment même le plus prudent des esprits au détour d’une rue sans qu’on ne s’y attende. Qu’ils savent faire en sorte qu’on leur prête une oreille pour murmurer leurs idées vicieuses et pernicieuses sous des airs de bienpensance et des excuses de bonnes intentions. Et que puisqu’ils sont nombreux à se faire entendre, certains sont tentés dans leurs discours d’aller les courtiser, d’aller dans leur sens pour grappiller quelques voix, quelques votes de plus au moment des choix.

J’ai peur, et j’ai honte aussi.
J’aurais pu subir la vindicte. J’aurais pu faire partie des cibles.
Par un hasard de vie, il se trouve que je suis à l’abri pourtant. Bien cachée. Parce que j’ai jeté mon dévolu sur un monsieur, un garçon. Et puisque pour l’instant, il n’est pas interdit à une blanche d’aimer un noir, tout va bien pour moi !
Mais j’ai peur. Et j’ai mal.
Peur parce que si demain nous devons nous séparer et que mon dévolu se jette sur une demoiselle, que se passera-t-il ? Et pour toutes celles et ceux qui ont des préférences un peu plus arrêtées que les miennes, que va-t-il se passer ?
Mal, parce qu’avec ma petite vie très présentable telle qu’elle est aujourd’hui, je suis cachée, camouflée, bien à l’abri. Une petite voix dans ma tête me souffle que je n’ai pas le droit d’avoir peur, que c’est hypocrite, parce que je ne risque rien, moi. Alors je ne dis rien. J’ai de bonnes raisons de me battre contre ces préjugés d’un autre âge et ces soit-disant bonnes mœurs dictées par de possibles pédophiles en soutanes (je sais je fais volontairement des raccourcis. Mais ils ne se gênent pas, eux, alors pour une fois, je me permets). Et pourtant je ne me sens pas légitime à le faire. Parce que même si je suis terrifiée par ce que je vois dans les journaux et ailleurs à propos de quatre innocentes affiches, même si lire ces propos haineux d’esprits malades me tord l’estomac ? Je suis à l’abri.
C’est injuste et c’est un soulagement.

Je me déteste d’être soulagée de pouvoir me cacher.

Et pourtant… Que se passera-t-il demain, pour les gens comme moi ? Ceux qui, non content de soutenir des déviants, ont la mauvaise idée de ne pas choisir ?
Que se passera-t-il pour ceux qui trouvent leur bonheur en étant plus que deux à s’aimer très fort ?
Qui dictera quel couple est conforme aux bonnes mœurs, et lequel ne l’est pas ?

La ministre de la santé a porté plainte contre ces maires qui oublient que leurs croyances moyen-nageuses n’ont pas à se retrouver sur la place publique. Tant mieux.

Malgré tout, les prochains mois seront durs. J’en ai conscience. J’ai déjà mal à imaginer ce que l’on pourra dire sur nous. Sur tous les individus, peu importent leurs préférences, qui ont le malheur de ne pas adhérer aux vues d’une certaine manif.

Je continuerai de penser très fort à tous ceux à qui je voudrais tant offrir un câlin pour les empêcher d’entendre ces horreurs qui sont dites à leur sujet. Je continuerai de les défendre, de nous défendre, du mieux que je peux. Je continuerai d’avoir mal en entendant les insultes, les préjugés, et je continuerai sans doute aussi de me détester de pouvoir me cacher.

J’essaierai juste de me consoler en sachant que je ne suis pas seule. Que nous sommes nombreux. Et que si nous apportons chacun notre petite pierre à l’édifice, notre grand amour pour les autres finira par noyer leur petite peur des différences.

Je sais que ce n’est pas grand-chose. Mais je suis persuadée que si on ne faiblit pas, ça devrait marcher.

En tout cas j’essaie de m’en persuader.

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